Article de Claire Devarrieux sur Ravages

«Ravages» de Leduc en version augmenté, à l’encre Violette

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Le cahier Livres de Libédossier

Etablissement du texte et notes d’Alexandre Antolin, Anaïs Frantz et Mireille Brioude, sous la direction de Margot Gallimard. Préfaces de Camille Froidevaux-Metterie et Mathilde Forget. Hors série «L’imaginaire» Gallimard, 420 pp., 23 € (ebook : 23,99 €).

Paru amputé en 1955, le troisième roman de Violette Leduc, l’autrice de «la Bâtarde», ressort dans une édition commentée. A l’époque, la première partie qui racontait l’amour de deux adolescentes, Thérèse et Isabelle, avait fait craindre un scandale.

par Claire Devarrieux

publié le 3 novembre 2023 à 15h56

L’univers de Violette Leduc (1907-1972) se dessine à travers les titres, à commencer par l’Asphyxie (scènes d’enfance avec mère glaciale) et l’Affamée (passion dévorante non partagée pour Simone de Beauvoir), publiés par Camus dans sa collection chez Gallimard. Ravages, aujourd’hui réédité dans une version augmentée, paraît en 1955 chez le même éditeur, amputé de la première partie. En procédant de la sorte, le comité de lecture crée un membre fantôme qui ne se laissera jamais oublier.

Le texte coupé décrit l’amour de deux adolescentes, Thérèse, double de l’auteure, séduite par Isabelle dans l’internat d’un collège du Nord : Violette Leduc a travaillé trois ans sur ces pages de manière à restituer les sensations, l’initiation sexuelle, l’embrasement, la fusion. En 1954, Simone de Beauvoir s’est occupée de remettre le manuscrit à Raymond Queneau, «qui fait de grands compliments» mais «n’aime pas, en soi, la première partie». L’avis de Jacques Lemarchand est sollicité. Il rédige le rapport de lecture, reproduit par René de Ceccatty dans Violette Leduc. Eloge de la Bâtarde (Stock, 1994) : «C’est un livre dont un bon tiers est d’une obscénité énorme et précise – et qui attirerait les foudres de la justice. […] L’histoire des collégiennes pourrait, à elle seule, constituer un récit assez envoûtant – si l’auteur consentait à entourer d’un peu d’ombre ses techniques opératoires.» Publié tel quel, «ce serait un livre à scandale»

L’univers de Violette Leduc (1907-1972) se dessine à travers les titres, à commencer par l’Asphyxie (scènes d’enfance avec mère glaciale) et l’Affamée (passion dévorante non partagée pour Simone de Beauvoir), publiés par Camus dans sa collection chez Gallimard. Ravages, aujourd’hui réédité dans une version augmentée, paraît en 1955 chez le même éditeur, amputé de la première partie. En procédant de la sorte, le comité de lecture crée un membre fantôme qui ne se laissera jamais oublier.

Le texte coupé décrit l’amour de deux adolescentes, Thérèse, double de l’auteure, séduite par Isabelle dans l’internat d’un collège du Nord : Violette Leduc a travaillé trois ans sur ces pages de manière à restituer les sensations, l’initiation sexuelle, l’embrasement, la fusion. En 1954, Simone de Beauvoir s’est occupée de remettre le manuscrit à Raymond Queneau, «qui fait de grands compliments» mais «n’aime pas, en soi, la première partie». L’avis de Jacques Lemarchand est sollicité. Il rédige le rapport de lecture, reproduit par René de Ceccatty dans Violette Leduc. Eloge de la Bâtarde (Stock, 1994) : «C’est un livre dont un bon tiers est d’une obscénité énorme et précise – et qui attirerait les foudres de la justice. […] L’histoire des collégiennes pourrait, à elle seule, constituer un récit assez envoûtant – si l’auteur consentait à entourer d’un peu d’ombre ses techniques opératoires.» Publié tel quel, «ce serait un livre à scandale» et ça n’en vaut pas la peine. Dans son Journal, Lemarchand évoque les «cochonneries» à supprimer. Il trouve Violette Leduc «complètement folle». N’a-t-elle pas écrit à une amie à lui une lettre commençant par «mon grand lilas déraciné» ? (Journal de Queneau).

Ne pas «trahir l’office»

Pour consoler Violette Leduc, Jacques Guérin, mécène ami de Jean Genet à l’origine, tire à vingt-cinq exemplaires un fac-similé intitulé Thérèse et Isabelle. Dix ans plus tard, en 1964, Violette Leduc en intègre quelques passages dans la Bâtarde, premier volume de son autobiographie. Enfant illégitime d’une employée et d’un fils de famille, poursuivie par l’insécurité subie petite fille, la romancière est partagée sa vie durant entre la volonté de ne pas «trahir l’office» et le goût des belles choses. La Bâtarde est un best-seller après vingt ans d’insuccès, l’estime des pairs, de Marcel Jouhandeau à Nathalie Sarraute, ne compensant pas les pauvres ventes. Sort en 1966, chez Gallimard, une version édulcorée de Thérèse et Isabelle. Nouveau succès, cote mal taillée pour l’intéressée, toujours obsédée par l’«assassinat» éditorial originel. En 2000, on doit à Carlo Jansiti, biographe de Violette Leduc, une édition fidèle. Folio la reprend en 2013.

Margot Gallimard, dans la collection qu’elle dirige, «L’imaginaire», publie à présent l’«édition augmentée» de Ravages. Non pas une version qu’on aurait pu dire «complète» ou «définitive» car «le dactylogramme original n’a pas été retrouvé». L’édition s’appuie sur les manuscrits du roman entier (seize cahiers donnés à Simone de Beauvoir), sur les textes en possession de Jacques Guérin et sur un tapuscrit offert par Violette Leduc à Jean Cocteau qui l’admirait.

Un épisode intitulé «La main dans le sac»

Peu de changements interviennent dans la partie naguère sacrifiée du roman, si ce n’est l’ajout d’un préambule et d’un épisode intitulé «La main dans le sac». Une modification dans la construction, fidèle en cela au manuscrit, est en revanche déroutante. Ravages, dans la version canonique de 1955, commence sur la rencontre de Thérèse avec un homme, Marc, dans un cinéma. Ils sortent ensemble, Marc promène Thérèse, paie tout, ce qui la tourmente, l’emmène dans sa chambre d’hôtel après qu’il s’est passé quelque chose dans un taxi (lignes de points de suspension dans l’édition de 1955). Puis Thérèse retrouve Cécile dans leur maison à la campagne. Ceci se situe dans les années 20 et 30, quand Violette Leduc vit neuf ans avec une surveillante rencontrée à l’internat, ce qui leur a valu d’être renvoyées. Marc débarque un jour chez elles. Par la suite, elles se séparent, Thérèse /Violette retrouvant Marc l’épouse (dans la vie, en 1939). Echec du couple, et le roman se termine sur un avortement à quatre mois et demi de grossesse. Dans la version augmentée on ne connaît pas l’existence de Marc que déjà il arrive chez Cécile et Thérèse, laquelle raconte à sa compagne qui il est.

Rien de plus conservateur qu’un lecteur quand il a aimé un roman et rechigne à découvrir une nouvelle édition (ou une nouvelle traduction). Mais ce Ravages 2023 présente deux immenses qualités. Même si l’architecture de 1955 est convaincante, même si la partie Thérèse et Isabelle est indubitablement un livre en soi, on comprend mieux le projet de Violette Leduc : écrire un roman d’apprentissage, d’apprentissage sexuel, de l’adolescence à l’âge adulte. L’éditeur, en 1955, ayant choisi de privilégier l’hétérosexualité, a supprimé les allusions à la féerie lesbienne initiale. Ainsi de ce dialogue : «Je n’aime pas Cécile. Je suis attachée à elle, mais je ne l’aime pas. — Vous n’aimez personne ? — Si. Mon passé au collège. J’aime ce qui ne recommencera jamais.»

«Grenaille rouge»

L’autre atout de Ravages 2023 s’écrit à l’encre violette. En violet, ce qui a été coupé, généralement par pudibonderie, parfois selon des critères esthétiques pour araser les géniales bizarreries. En violet, le taxi : «Marc ajustait son pouce et son index sur mon pouce et sur mon index. Nos doigts superposés ont bagué le sexe. Nous avons dégainé et rengainé le long bouton de coquelicot. Ses doigts sur les miens m’écœuraient.» En violet, la fellation imposée. («J’ai l’impression que ça les blesse directement en tant que mâles», écrit Beauvoir à Sartre des censeurs de Gallimard). En violet, à l’hôtel, «le vagin de satin blanc» dans lequel Marc se masturbe. En violet, une image pour dire la sodomie : «Marc pénétrait dans la grenaille rouge.» La hantise de tomber enceinte a été inculquée à Violette Leduc par sa mère. On lit dans la Bâtarde, où Marc est Gabriel : «J’ai raconté mes premières amours singulières dans Ravages. J’ai demandé à Gabriel de m’aimer comme un homme aime un autre homme. La frousse, la terreur sacrée de la petite croix à côté de la date sur le calendrier ? Au premier plan, oui. Le second plan, en y réfléchissant trente ans après, est le vrai. Au second plan le souci d’un couple d’homosexuels sur ma couche.»

En violet, aussi, d’abondantes descriptions des rituels (pas forcément sexuels) de Thérèse et Cécile, qui font écho à la cohabitation conjugale et rééquilibrent l’ensemble, la narratrice se montrant également invivable dans l’homosexualité et dans l’hétérosexualité. Dans ces détails du quotidien comme dans les scènes érotiques, Thérèse Leduc mixe les images, les symboles et le dépouillement le plus réaliste.

En violet, enfin, les passages inédits concernant l’avortement et les séances de torture qui le précède, quand Thérèse se livre en vain aux fers de la faiseuse d’ange. En 1971, Violette Leduc signera le «Manifeste des 343» en faveur de la légalisation de l’avortement, paru dans le Nouvel Observateur. En 1954, le conseiller juridique de Gallimard conseille de raboter sérieusement cette partie finale du livre, mais il n’était pas nécessaire de faire appel à ses services. Jacques Lemarchand est formel : «L’avortement est trop long, trop technique. Il faut supprimer les sondes.»

Après son rendez-vous avec Lemarchand Violette Leduc tombe malade, elle a des accès de fièvre, puis des crises de paranoïa. Des gens viennent chez elle déplacer ou abîmer ses affaires, on se moque d’elle à la radio, Sartre lui-même fait des allusions méchantes la concernant dans les Temps modernes. L’entourage s’inquiète. Jacques Guérin voudrait l’envoyer consulter à Sainte-Anne, Beauvoir préfère une clinique privée à Versailles où des électrochocs et une cure de sommeil ne viennent pas à bout d’un état de plus en plus lamentable. La malade se retape dans la maison de santé du docteur Le Savoureux à la Vallée-aux-Loups (Hauts-de-Seine). Désespérée mais solide, elle écrit la Vieille Fille et le Mort et Trésors à prendre avant la Bâtarde.

Les années passent, Violette Leduc ne désarme pas. Elle revient à Thérèse, à Isabelle, à Ravages au fil de son autobiographie. Dans la Chasse à l’amour, le dernier volet, mis au point par Simone de Beauvoir, paru en 1973 un an après sa mort : «Ravages serait mon livre préféré de Violette Leduc si j’étais un de ses rares lecteurs. C’est dur, c’est précis, c’est raréfié, c’est complexe. Il n’y a pas une courbette. Voilà ce que j’ose dire de mon livre.» Dans le volume précédent, la Folie en tête, elle avance que peut-être elle a échoué dans l’expression de l’érotisme. «C’était une tentative. D’autres femmes continueront, elles réussiront.» En ce sens, l’édition 2023 de Ravages peut faire à bon droit de Violette Leduc «une pionnière féministe».

Violette Leduc, Ravages. Edition augmentée