La Maison par Céline Maltère

Extrait de V, les ailes de Faucon, Céline Maltère

 

  1. La maison

« Au temps des vieux murs j’étais en communion avec les morts tranquilles de la maison. Quand ils étaient humides et lézardés, je sentais des âmes tout près, maintenant, je ne sens plus rien. »

 

Violette Leduc, La Chasse à l’amour

Nous retardons l’approche, comme nous l’avons fait au cimetière. Ce sera encore une première fois. Faucon n’aura vécu qu’une décennie. 1961 – 1972. Voici Faucon. À pas lents, l’église se rapproche. Pourquoi n’avons-nous pas songé à y entrer ? Nous repartirons même, ignorant le clocher.

Les indications de Madame Mancip sont exactes. Nous ne cherchons pas les lieux. Sur la gauche, une ruelle de Moyen-âge, avant l’Impasse du Canton. On dirait un tarmac d’où nous allons prendre l’envol, un décor de théâtre aussi : deux pots de fleurs en l’air, qu’on arrose par la pensée, donnent des cils à la montagne. Au loin, la neige sur les crêtes : les monts sont peints sur un rideau. Où est la maison de Violette ? Avançons. Maintenant, le réverbère ; un corset, morceau de tonnelle. Cette arche a eu son heure de gloire. Est-ce le tableau d’un peintre provençal ? Les tuiles forment des créneaux. Qui viendra pour nous accueillir ? Nous éprouvons la même surprise quand nous dépassons la gouttière :

« Je voyais la maison la plus sévère de Faucon ».

Il est là. On n’aperçoit que sa silhouette, la queue dressée et le pas de danseuse. Il nous ouvre la voie, nous montre le chemin. « Bienvenue, nous vous attendions. » C’est un chat, hirsute et maladif, dont on ne distingue pas la couleur du pelage. Nous pensons à nos bêtes, à leur félin pouvoir d’incarnation. Bastet a quelque chose à dire entre ces pierres, gîtes des lézards qui dorment encore un peu. Mais nous ne trouvons qu’à lui parler des rayons du soleil, ce qui ne suffit pas à faire une prière. Le chat est là, nous accompagne ; il patiente, nous observera tant que nous rôderons autour de la maison.

D’abord, la plaque. Enfin quelque chose pour elle, qui la nomme, qui n’est pas caché ou rongé par le temps.

La maison de Violette fait l’angle. Les volets sont fermés. Madame Mancip nous a dit qu’elle appartient maintenant à des Suisses. Ils ne doivent venir qu’en été. Nous aimerions voir au-delà des pierres, regarder l’intérieur, la cuisine, rencontrer quelques rats qui lui firent des frayeurs. Mais leur présence pulvérisa les solitudes.

Nous ressemblons à des vautours : si nous pouvions manger la roche ! Rien ne nous est offert, convoquons l’imagination. Violette logeait « Rue de la Crotte de Verre » : je m’étonne qu’elle n’en ait rien fait, qu’elle n’ait pas confondu sa vie et la ruelle. Les selles dans du cristal, de quoi jeter les ordures par la fenêtre, en espérant que l’alchimiste s’occupe de notre cas.

Il faut se figurer Violette ouvrant le volet qui hésite et s’apprête à tomber. Rien ne rend plus superstitieux que la peur du délabrement : une maison qui s’effrite, un sol qui ploie, une fenêtre qui s’échappe… Misère de nos maisons, pauvres de nous, victimes des charpentes, de ces infiltrations que ne craignent pas les araignées. Le soleil colmate les plâtres qui se trouent : à Faucon, je pourrais admettre la déchéance, lorsque le Mont Ventoux vante l’éternité. L’ombre d’un arbre sur le flanc… Les volets fermés sur la gauche, que je tente d’ébranler en vain… Nous allons sous la deuxième arche.

Où était le jardin de Violette, celui où elle créait et pensait à revivre, loin du réduit de la rue Paul-Bert, des amours impossibles ? Une fâcheuse impression : tout a été refait ? Mais non ! Le balcon branle ! Sa rouille est un témoin du temps. Je crois la voir soudain accoudée, face à l’horizon de montagnes, éternuer, s’entêter à cueillir les feuilles de tilleul. Jamais vu un tel paysage ! Une peinture agencée, rien d’un collage surréaliste, Breton à ses carrières ! Violette a son panorama : des collines, des champs, des vignes, des toits rouges, des fermes, des forêts, des bourgeons, des lauriers, l’absence des villes et des poubelles. Les neiges éternelles.

Le chat est là, dans sa robe tricolore. Il nous observe, assises sur le muret, dans le recueillement, au-dessus des montagnes. Cette fois, nous en sommes sûres : l’animal n’a rien à faire là, il est l’âme de Violette, celle que pique le diable pour ne pas avoir nourri les chats de la voisine, pour avoir laissé les arêtes et mangé la chair des sardines. Elle s’incarne dans un animal qui traîne éternellement autour de la maison, guettant le retour de propriétaires qu’il s’efforcera de hanter. Son regard est le sien, pas très avenant avec les visiteurs.

Nous cherchons d’autres points de vue : le Ventoux sous le cadre d’une arche encore plus grande. Qui est maître de ce belvédère ? La table en pierre, un champignon du pays d’oc, ombragé par un olivier. Quelqu’un a pendu des guirlandes.

Le chat flegmatique nous regarde encore. Pourquoi restons-nous là ? Posté à l’angle de la rue, il veut nous faire comprendre qu’il est temps de partir. Nous faisons un pas, il avance, nous montre le chemin. Cette fois, il atteint la gouttière. L’arche, de face, se glorifie d’un clocher. La porte de la maison est vitrée, il suffirait de briser les fenêtres. Nous ne sommes pas des vandales. Le chat attend, il ne miaule pas. Nous oublions encore de visiter l’église. Je touche le mur, les pierres qui l’abritèrent. Le chat court et nous abandonne quand la maison est derrière nous. Il se volatilise. Il est trois heures et quart. Ce n’est pas une superstition.