Violette Leduc et Simone de Beauvoir
Article de Claire Devarrieux paru dans Libération; 3 novembre 2023, à l’occasion de la parution de Ravages.
publié le 3 novembre 2023 à 15h55
L’édition de Ravages en 1955 est sobrement dédiée «A Simone de Beauvoir», mais les cahiers manuscrits indiquent : «A Simone de Beauvoir que j’aimerai toujours, qui vivra dans mon dernier souffle». Elles font connaissance au lendemain de la guerre. Violette Leduc a gagné sa vie en faisant du marché noir dans le sillage de Maurice Sachs, écrivain homosexuel dont elle était amoureuse. Elle s’éprend de la même manière de Jacques Guérin et de Simone de Beauvoir, privilégiant pendant longtemps les amours impossibles. Lettre de Violette Leduc à Beauvoir en 1950 : «Quelle chance j’ai eue de vous rencontrer pour vous aimer dans l’insurmontable. Je suis à vous dans le renoncement, ce qui signifie que je suis à l’abri des hommes et des femmes.» Sachs l’a encouragée à écrire (pour avoir la paix, disent les mauvaises langues), Beauvoir prend le relais avec une générosité et une patience qui ne feront jamais défaut. Une fois par mois, puis tous les quinze jours, elle lit ce que Violette Leduc lui apporte, la conseille et l’écoute. Enfin, de 1949 jusqu’au succès de la Bâtarde en 1964, Sartre puis Beauvoir seule versent une allocation mensuelle à celle qui n’a plus de ressources. Pour ménager sa susceptibilité, c’est la maison d’édition qui envoie l’argent, soi-disant à titre d’avance. «Ça fend le cœur de permettre que Gallimard paraisse si attentionné et généreux, mais il le faut, cette femme est vraiment intéressante», écrit Beauvoir à son amant, l’écrivain américain Nelson Algren.
Disgrâce physique en étendard
On peut suivre dans les Lettres à Nelson Algren les fluctuations des sentiments de Beauvoir à l’égard de Ravages qu’elle va néanmoins loyalement défendre. Dès 1947, l’auteure de l’Invitée a «une sorte d’admiration et beaucoup de sympathie» pour «la femme laide» – Violette Leduc faisait de sa disgrâce physique un étendard. Pour elle, il s’agit d’ «un grand écrivain». Mais la partie «Thérèse et Isabelle» l’embarrasse, c’est «une histoire très ennuyeuse et très crue». Beauvoir, qui comprend «les hésitations de Queneau», a écrit auparavant : «Je l’ai aidée à couper le mauvais».
Le Taxi, dialogue incestueux paru en 1971, est le seul texte que Violette Leduc n’aura pas soumis à Simone de Beauvoir (qui ne l’aima pas). Elle avait en sa relectrice une confiance aveugle sur laquelle Carlo Jansiti jette un regard critique : «Si Beauvoir eut l’indéniable mérite de déceler en Violette Leduc un écrivain et de soutenir ses efforts avec une ténacité exemplaire, il n’en va pas de même pour son travail de censeur. Ses corrections allègent parfois les phrases, proposent des termes peut-être plus appropriés, mais son intervention dans le domaine des images et des comparaisons n’est pas toujours heureuse.» Le biographe cite le témoignage de la romancière Michèle Causse, à qui il arriva de contester les corrections de Beauvoir, mais qui ajoute : «Tout compte fait, maintenant, je me dis que Beauvoir a eu beaucoup de mérite. Si Violette Leduc n’avait pas eu les conseils de Beauvoir et l’assurance de son amitié, nous ne parlerions peut-être pas d’elle en ce moment.»