J-C Arrougé transcrit art Combat

La « sincérité intrépide » de Violette Leduc

Violette Leduc nous aura quittés discrètement, loin de ce Paris où elle avait longtemps erré en quête d’un destin et où,  depuis La Bâtarde, elle avait acquis droit de cité jusque dans les colonnes des échotiers mondains. C’est dans la pierraille d’un village quasi-abandonné,  à Faucon dans le Vaucluse, qu’elle s’est éteinte à la suite d’une longue maladie.  Son dernier texte Le Taxi, un bref et elliptique dialogue amoureux, avait été publié l’an dernier.  L’une des dernières phrases en était « La mort me tend mon sac. Elle est aux petits soins. Elle me fait des avances ».

Toute l’œuvre de Violette Leduc est faite de sa vie et lui ressemble ;  elle est faite d’élans et de retraits, de passions et de froides mises au point, de misérabilisme besogneux et de somptueux délires. Elle se donne, se reprend,  sans oublier de s’observer,  l’œil en coin. Son monde ressemble au « Palais des glaces » des fêtes foraines. Des jeux de glace nous renvoient les reflets brisés d’une fièvre inquiète,  exaltée et matoise. Tous ces reflets font cependant une œuvre attachante même dans l’excessif et dans l’esbroufe.

Côté fiche d’identité, on sait que Violette Leduc était née bâtarde, fille non reconnue de Berthe Leduc à Arras, en 1907. Une enfance passée à Valenciennes prés de grand-mère Fidèline. La guerre, la pauvreté, le pensionnat et les amours de femme. Rien d’exceptionnel, en somme si ce n’est le regard que  Violette Leduc saura porter plus tard sur ces « minutes » d’une existence dont elle fera un procès : le sien et celui des autres.

Côté littérature, c’est d’abord le nez collé derrière la vitre des éditions « Plon » où elle travaille en 1927, à découper des articles. Derrière la vitre ces monstres impressionnants qui passent sans la voir, sans la deviner : des écrivains. Un autre monstre ès-littérature ne va pas tarder à surgir : Maurice Sachs.  Il devine ses impatiences, ses aspirations brouillonnes, il la conseille, la rabroue. Il est à l’origine de son premier livre : L’Asphyxie.

Coté vie : elle rate son mariage, son suicide, sa maternité. Coté littérature, après les déboires de la guerre où elle maquignonne tant soit peu une réussite, une rencontre décisive : Simone de Beauvoir. C’est  elle qui guidera ses premiers pas. En 1946, L’Asphyxie parait en volume dans la collection « Espoir » de Camus après une pré-publication de fragments dans « Les temps modernes ».

Dès lors Violette Leduc amasse les miettes des banquets des dieux ; elle rencontre des écrivains : Cocteau, Genet, Nathalie Sarraute, Colette Audry. Elle publie :  L’affamée (1948), Ravages (1955), amputé du scabreux chant d’amour collégial qui deviendra plus tard Thérèse et Isabelle (1966). Le public boude. A Faucon,  Violette Leduc prépare son grand coup : La Bâtarde.

                                                                 Passion de vivre

Le livre parait en 1964 avec une très belle préface de Simone de Beauvoir qui en loue la « sincérité intrépide ». « Malgré les larmes et les cris,  les livres de Violette Leduc sont ravigotants, elle aime ce mot – à cause de ce que j’appellerai son innocence dans le mal et parce qu’ils arrachent à l’ombre tant de richesse. Des chambres étouffantes, des cœurs désolés ; les petites phrases haletantes nous prennent à la gorge : soudain un grand vent nous emporte sous le ciel sans fin et la gaieté bat dans nos veines. Le cri de l’alouette étincelle au dessus de la plaine nue. Au fond du désespoir nous touchons la passion de vivre et la haine n’est qu’une forme de l’amour ».

Passion de vivre oui : au sens amoureux et douloureux du terme. Consciente de sa singularité, de son pouvoir d’émotion, de son aptitude vicieuse à saisir les choses, les êtres au piège des circonstances, des hasards, elle enrage dans le même temps, de n’être que ce qu’elle est. Elle nous aguiche et elle nous boude : elle s’humilie à plaisir pour mieux nous jeter en plein visage de désinvoltes formules, des images qui tranchent, éclaboussent. La suite de La Bâtarde, La folie en tête (1970) confirmera cet instinctif et talentueux plaisir à mettre en ordre le désordre et à s’insurger amoureusement contre elle-même.

« Ecrire, c’est se prostituer. C’est aguicher, c’est se vendre ». Violette Leduc a tenu ainsi marché d’elle-même. Elle a décrit les mauvaises saisons de sa vie dans les tons gris « cloporte », elle a évoqué ses amours dans des flamboiements, elle a rabâché son « gros nez », sa blouse, ses peurs, ses incertitudes, quant à la vie et à la littérature. Elle a grogné, pleurniché, ricané, cajolé impudique, provocante truqueuse et toujours sincère. Elle a dévoilé ses pauvretés pour mieux laisser surprendre ses richesses ; elle s’est faite disgracieuse, déclassée, méprisée – par orgueil ; elle est vorace et chiche, exaltée et méfiante, généreuse et futée. Duchesse, elle se serait fait souillon pour voir et nous laisser voir ; souillon elle aurait joué à Cendrillon. Elle s’est faite haineuse par gout de l’amour et tout dans son œuvre exprime le besoin d’être aimée. Dans ce monde si cruellement adulte qu’elle dépeint, l’innocence, la pureté, la fraicheur ne sont jamais absentes. Petite fille étonnée et vieille fille roublarde, il y a tout cela dans le curieux personnage qu’elle met en scène, qui lui ressemble, la dépasse et la justifie. « Naitre c’est déchoir », a-t-elle écrit. Ecrire c’était se sauver de cette déchéance. A force de mots, Violette Leduc a su gagner son Paradis.

Pierre Kyria

Combat, le 31 mai 1972

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