Le Figaro sur Jacques Guérin

Jacques Guérin: C’est un grand humaniste et un mécène qui vient de disparaître. Jacques Guérin n’était ni un bibliophile ni un collectionneur mais un grand lecteur, un amoureux des livres et de la peinture.

Rien ne prédisposait pourtant ce fils de grands bourgeois parisiens à devenir le défenseur des arts et des lettres. Etudiant en chimie à Toulouse, il fréquente les libraires anciens qui l’initient à la littérature de son temps. Son premier achat, sera L’Hérésiaque et Cie, avec envoi d’Apollinaire à son ami Derain qu’il paye 13 francs, le prix de trois repas. Rapidement le plaisir de la lecture se transforme en passion. Pour 300 francs une fortune pour un étudiant , il achète le premier Chant de Maldoror, plaquette éditée par Ducasse en 1868. Il s’intéresse à Rimbaud, Verlaine et Corbières, à l’époque guère appréciés des lecteurs.

De retour à Paris, Jacques Guérin se lance, timidement d’abord, dans l’industrie de la parfumerie. La compagnie française des parfums d’Orsay est un succès ; il est vrai que son patron met autant de coeur à créer de subtiles fragrances qu’à découvrir les poètes maudits et les artistes dans la dèche.

De ce tas de papiers, Jacques Guérin extrait des brouillons de lettres non envoyées, quelques missives de Cocteau, de Gide, de Montesquiou, de Mme de Noailles… Et surtout l’édition originale de Du côté de chez Swann (Grasset, 1913), avec cette dédicace :  » A mon petit frère, souvenir du temps perdu, retrouvé pour un instant chaque fois que nous sommes ensemble.  » Dès lors, Jacques Guérin se sent investi d’une mission : sauver les reliques de Proust. Il retrouve chez Werner, un brocanteur de Puteaux, la garniture de toilette et même la pelisse de Marcel, dont Werner s’enroulait les pieds pour pêcher sur les bords de Marne. Puis, en 1973, il décide d’offrir gratuitement tous ces souvenirs au musée Carnavalet avec la seule obligation de reconstituer la chambre de Proust à partir de cet ensemble unique.

Jacques Guérin a beaucoup donné, notamment les manuscrits des romans de Radiguet à la Bibliothèque nationale de France , vendus par Maurice Sachs à qui Cocteau les avait confiés pour s’acheter de l’opium. Il sera aussi l’ami de Jean Genet qu’il dépanne en lui achetant le manuscrit du Querelle de Brest. C’est lui qui le présentera à Violette Leduc. Séduit, il édite à ses frais son premier livre.

Amateur éclairé, Jacques Guérin avait l’art de dénicher même au prix d’incroyables investigations des perles rares. Les huit ventes aux enchères qu’il avait voulues pour disperser sa bibliothèque avaient révélé des merveilles comme les brouillons d’Une saison en enfer, de la main de Rimbaud ou la première édition complète des Oeuvres de Molière. Etrange Jacques Guérin qui disait :  » Les gens respectent toujours ce qu’ils achètent très cher.  »

Anne MURATORI-PHILIP.

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