Visite guidée de la bibliothèque de l’IMEC

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Créé en 1988 à l’initiative de chercheurs et de professionnels de l’édition, l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine rassemble, préserve et met en valeur des fonds d’archives et d’études consacrés aux principales maisons d’édition, aux revues et aux différents acteurs de la vie du livre et de la création : éditeurs, écrivains, artistes, chercheurs, critiques, graphistes, libraires, imprimeurs, revuistes, agents littéraires, journalistes, directeurs littéraires…

 

Il faut donc, pour consulter le fonds Violette Leduc, se rendre à Caen et, pour quelques jours, être hébergé dans cette abbaye splendidement restaurée. Des conditions de travail idéales pour se plonger non seulement dans les manuscrits mais aussi dans les imprimés disponibles sur les rayonnages de la bibliothèque. Une courte visite aux bureaux de l’IMEC rue de Rivoli s’impose auparavant le temps de consulter l’inventaire. Inventaire qui est en ligne depuis 2009 ! Pour vous mettre en appétit voici une petite visite guidée des ressources du fonds Violette Leduc disponibles à l’Abbaye d’Ardenne.

Montons, conseillée par un personnel attentif, quelques marches au dessus de ce qui fut l’autel de l’abbatiale et parcourons les galeries de bois et de verre aménagées le long de la nef : à la lettre L se trouvent les œuvres de notre écrivaine, y compris dans ses versions en langues étrangères. Les essais critiques y figurent en bonne place ainsi qu’un nombre important de thèses et de maîtrises françaises et italiennes : les doctorats de René de Ceccatty, de Ghislaine Charles Merrien parmi les premiers en date, mais aussi le mémoire italien d’Edda Melon et de Norma Bouchard qui date de 1983. Des thèses plus récentes y figurent aussi, à orientation stylistique ou faisant partie des recherches en critique génétique dirigées par Catherine Viollet. Les dernières thèses indexées datent de 2001 : il est temps de prendre le relais ! Enfin consultons deux épais classeurs regroupant les articles de presse photocopiés d’après les originaux déposés par Claude Dehous, nièce de Violette Leduc. Ils sont augmentés d’articles critiques anglo saxons, italiens, allemands et espagnols.

 

De retour à notre place plongeons nous une seconde fois dans l’inventaire des manuscrits : il est réparti en plusieurs sections : les récits et romans , la correspondance générale (il convient pour consulter les rares lettres disponibles que Violette a envoyé à ses correspondants de leur demander la permission de le faire). Un dossier biographique contient des documents personnels (on y voit même la carte vermeil de Violette !) des photographies, des portraits, des partitions… « un gros meuble à tiroir encombré de bilans de vers de billets doux, de portraits de romances » disait Baudelaire… mais ces souvenirs ne présentent qu’un intérêt sentimental… Pourquoi pas ? Le dossier intitulé « gestion de l’œuvre par l’auteur » présente l’intérêt pour le chercheur (qui est souvent une chercheuse d’ailleurs) de faire valoir la distance critique de Violette Leduc vis à vis de son œuvre : il est malheureusement peu fourni.

 

Pour le chercheur, le dossier critique recèle des éléments d’inégal intérêt : on y déniche une courte et brillante page de Cocteau, non datée : « éloge de Violette Leduc », mais aussi quelques feuillets anonymes et brouillons commençant par ces mots : « Violette Leduc, c’est l’ordre, c’est la trappe… » Surtout, on y voit des dizaines d’articles de presse patiemment amassés et conservés, de 1949 à nos jours. « L’affaire du Goncourt » où l’on voit de peu La Bâtarde manquer le prestigieux prix littéraire, y prend une grande place et pourrait faire l’objet d’une étude de la réception d’une œuvre féminine par la critique de presse et l’institution littéraire…

 

Venons en à la partie principale : les manuscrits des récits et des romans. Là, l’absence du manuscrit de l’Asphyxie saute aux yeux mais nous pouvons consulter celui de l’Affamée , dédicacé à Jacques Guérin. Les deux cent feuillets de Ravages sont ensuite répertoriés. Les manuscrits des récits courts figurent tous, notamment ceux de Trésors à Prendre. C’est là qu’apparaît le modèle de conception le plus fréquemment adopté par l’auteur. Elle couvre de son élégante et lisible écriture bleue plusieurs cahiers de cinquante pages environ en laissant la page de gauche blanche afin d’y ajouter des corrections. Le cahier est ensuite recopié à la main et corrigé sur des feuilles ou bien dactylographié et corrigé de manière manuscrite, parfois avec un double au carbone : ce sera le cas de ses grands récits disponibles aussi: la Bâtarde, la Folie en tête . La Chasse à l’amour qunad à lui est on le sait, inachevé, et nous n’avons que les cahiers. Combien il est passionnant de voir à quel point l’édition définitive respecte les alinéas systématiques qui font de la fin de l’œuvre un poème fragmenté, même s’il y a quelques coupures, même si le dernier paragraphe est ajouté…

Car le texte publié prend, au regard de ces épreuves antérieures, toute son épaisseur, sa chair : nous approchons au plus près du travail de l’écrivain : tel ce passage de la Folie en tête , alors que Violette vient d’être arrêtée par la gendarmerie et relâchée après avoir dénoncé les fermiers qui l’approvisionnaient au marché noir : « Violette, oui toi. Devant moi… » L’épreuve dactylographiée accentue la ponctuation et intercalera systématiquement le prénom « Violette » : quel exemple plus flagrant de « dramatisation » de l’écriture ? On s’interroge ensuite sur ce passage recopié puis entièrement barré qui ne figurera pas dans l’édition définitive…

 

Telle, la première rencontre avec René dans la Chasse à l’amour , une partie que l’auteure a eu le temps de corriger : la description est travaillée à l’extrême, le corps de René sculpté par les mots et les tournures savamment rectifiées. (voir le travail de l’équipe de l’ITEM depuis 2012)

Telle, toujours dans la première moitié de La Chasse à l’Amour , cette attente avant l’arrivée d’Hortense, jeune intellectuelle lectrice de ses œuvres : un retard forgé de toutes pièces, mais, on le comprend d’après le premier état de l’œuvre, un pur prétexte rhétorique pour dire l’incertitude de l’état d’écrivain, la peur de vieillir, le souci du paraître. (voir: La Narrée navrée, communication de Michèle Causse sur la page « Amitiés d’hier »)

Nous quittons l’IMEC pour reprendre le train : la critique génétique mais aussi stylistique et contextuelle a de beaux jours devant elle et l’on ne peut que souhaiter l’enrichissement d’un fonds déjà si précieux.

MB.

 

 

 

 

 

 

 

 

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