Hervé Aubron crit film Mag Litt

Bouquet de Violette

Le Magazine des écrivains – 05/11/2013 par HERVÉ AUBRON dans Mensuel n°537 à la page 94 (1452 mots) | Gratuit

Un film retrace la vie de l’écrivaine Violette Leduc, « bâtarde » flamboyante et « affamée », grande amoureuse soupe au lait, dont l’oeuvre impressionna Simone de Beauvoir et Jean Genet. En salle le 6 novembre.

« Mon cas n’est pas unique : j’ai peur de mourir et je suis navrée d’être au monde. Je n’ai pas travaillé, je n’ai pas étudié. J’ai pleuré, j’ai crié. Les larmes et les cris m’ont pris beaucoup de temps. […] Je m’en irai comme je suis arrivée. Intacte, chargée de mes défauts qui m’ont torturée. J’aurais voulu naître statue, je suis une limace sous mon fumier. » L’incipit de La Bâtarde (1964), le livre qui apporta enfin le succès à Violette Leduc, à 57 ans, condense exemplairement son style, qui est chez elle une catégorie relevant indistinctement de l’écriture et de l’existence. À la fois le mépris de soi et la fierté, le doute et l’assurance, le découragement et la ténacité. On pourrait multiplier à son endroit les oxymores, elle qui n’économisait pas les adjectifs inattendus ou intempestifs. Les épithètes « scandaleuse » ou « sulfureuse », qu’on a tant usées à propos de sa liberté et de sa franchise sexuelles, ne sont qu’un triste étiquetage.

C’est là une des grandes qualités du film de Martin Provost, qui, après Séraphine, a choisi de s’attacher à ce destin-là : la fièvre charnelle n’y est pas éludée, mais soigneusement hors champ, tout comme les extravagances les plus pittoresques de l’écrivaine. Violette n’est pas haute en couleur : sa photo est comme zinguée, plombée, ardoisée. Cette palette éteinte est celle d’une époque (de l’après-guerre au milieu des années 1960), mais aussi celle d’une solitude entêtée, d’une femme s’échinant à remplir des cahiers dans un meublé obscur, avec pour seul horizon une arrière-cour parisienne. Le film ne balaie pas toute l’existence de Leduc, se focalise sur sa période la plus décisive, mais la moins affriolante : celle durant laquelle elle devient écrivaine et travaille ensuite à le défendre et à l’imposer aux yeux de tous. Violette s’ouvre sur une valise qui, jetée dans un sous-bois vert-de-gris, révèle son contenu – de la viande noire. Nous sommes en 1942 : à 35 ans, Violette fait du marché noir au fin fond de la Normandie. Elle y a suivi l’écrivain Maurice Sachs, qu’elle a rencontré au début de l’Occupation : pour l’heure, elle n’a publié que quelques articles de mode dans la presse, mais elle a compris que la littérature était sa grande affaire. Elle est amoureuse de Sachs, ce qui montre déjà un talent certain pour les impasses flamboyantes : il est un homosexuel intraitable (grande passion de Violette : elle est, pour le dire caricaturalement, une bisexuelle aimant les hommes qui ne goûtent pas aux femmes). Mondain, Sachs est aussi un filou notoire, qui se convertit dans le marché noir et trouve en Violette une parfaite employée. Sachs finira atrocement : tué d’une balle dans la tête en 1945 à Hambourg, où il s’est damné : juif, il est devenu travailleur volontaire (et vraisemblablement indic) pour le compte des nazis. C’est cet homme-là qui, dans une planque de la campagne normande, en 1942, exhorte Violette à écrire sa vie – lassé qu’il est de l’entendre ressasser son passé.

Le dossier est certes chargé : née en 1907 à Arras, Violette est la fille naturelle d’un jeune homme de bonne famille et d’une domestique, qui l’élèvera seule tout en cultivant chez elle le dégoût des hommes et le fantasme de ses origines bourgeoises perdues. L’enfant farouche est précocement avisée de son visage atypique et singulièrement d’un nez plantureux (« laideur » sur laquelle elle ne cessera de revenir). Elle n’en est pas moins audacieuse : au collège, elle vit une passion charnelle avec une autre pensionnaire, puis avec une surveillante, Denise. Exfiltrée à Paris dans le nouveau foyer que forme sa mère avec un commerçant, elle rate son bac, retrouve Denise, avec qui elle vie en couple durant sept ans en banlieue. Après leur rupture, elle épouse un certain Jacques, ancien représentant devenu photographe : ils s’installent dans un petit appartement du 11e arrondissement – elle habitera toute sa vie dans le même immeuble. Très vite, les époux suffoquent. Violette tombe enceinte et avorte dangereusement à cinq mois et demi de grossesse en 1940. Elle divorce, pour finalement se retrouver contrebandière aux côtés de Maurice Sachs.

Le film de Martin Provost débute donc quand elle raconte tout cela dans un cahier, sous un pommier. À la Libération, ce texte deviendra son premier roman, L’Asphyxie – celle que lui aurait fait subir sa mère, sa meilleure ennemie, avec qui elle ne rompra jamais. Le livre est édité chez Gallimard, dans la collection « Espoir », alors dirigée par Camus. Prestigieuse bannière que l’écrivaine doit à l’entremise de Simone de Beauvoir : après l’avoir guettée à maintes reprises au Flore, Violette s’est décidée à lui faire passer son manuscrit. Dans son film, Martin Provost est particulièrement attentif à cette relation aussi improbable que durable, tant l’épuisante Violette multipliera les ruptures. Froide stratège, écrivaine se plaçant sous le boisseau de son surmoi intellectuel, Beauvoir est l’exact inverse de Violette. Elle ne se prive pas, en son absence, de stigmatiser le tempérament impossible de sa protégée (un narcissisme porté sur la plainte et parfois l’agressivité) et l’affuble, dans ses lettres à son amant Nelson Algren, d’un terrible sobriquet, « la femme laide ». Il demeure que Beauvoir soutiendra jusqu’au bout Violette : elle veille à son maintien chez Gallimard, relit attentivement ses manuscrits et suggère de nombreux aménagements. Elle va même jusqu’à lui assurer, avec ses propres deniers, une rente mensuelle – maquillée en salaire transitant par la comptabilité de Gallimard, pour ne pas la froisser. Leduc, disparaissant avant Beauvoir, en fera par testament son exécutrice littéraire.

Entre L’Asphyxie (1946) et le triomphe de La Bâtarde dix-huit ans plus tard, le chemin sera long. Violette Leduc enchaîne pourtant tout de suite, en 1948, avec L’Affamée, monologue amoureux adorant une « Madame » dans laquelle se reconnaît aisément Beauvoir – qui ne répondra jamais à ses avances. Comme L’Asphyxie, L’Affamée en reste à des ventes confidentielles, ce qui déprime Violette, aussi vorace d’amour que de reconnaissance. Vivant toujours dans son studio décrépit, elle poursuit jusqu’au début des années 1950 ses activités dans le marché noir – surprenant ballet dans le film entre les cahiers raturés, les saucissons et fromages remisés. Violette, qui aime à cultiver les lamentations sur son sort, n’est toutefois pas totalement isolée : si les livres ne sont pas vendus, ils ont été remarqués par des lecteurs de poids, dont Cocteau et Jean Genet, avec qui elle tisse une amitié fraternelle, aussi fusionnelle que brève – elle a osé trouver à redire sur la pièce Les Bonnes, qu’elle résume d’un trait fulgurant : « Est-ce qu’on demande à Racine d’écrire les poèmes de Rimbaud ? Est-ce qu’on demande à Rimbaud d’écrire les pièces de Racine ? » Si leur relation demeurera dégradée, Violette ne cessera de porter aux nues le génie de son frère éphémère. Autre relation essentielle, nouée d’ailleurs par l’entremise de Genet : Jacques Guérin, petit magnat du parfum et mécène attentif qui l’aidera à se maintenir à flot – comme il se doit, elle en tombera ardemment amoureuse, puisqu’il n’aime que les hommes Quant à rencontrer de nombreux lecteurs, l’impatiente Violette doit encore faire preuve d’endurance et évite de peu de se noyer dans un délire paranoïaque. Elle reprend son autobiographie à zéro, avec La Bâtarde, qui file de son enfance aux trafics avec Sachs. Coiffé d’une longue préface de Beauvoir, qui marque le coup, le livre est enfin un succès critique et public. S’ouvre alors un crépuscule apaisé et productif : la Parisienne claquemurée retrouve la fillette campagnarde qu’elle fut – elle s’installe à Faucon, petit village du Vaucluse, où elle poursuit son cycle autobiographique, mais est précocement emportée par un cancer en 1972, à l’âge de 65 ans.

Oxymorique, telle aura-t-elle toujours été. On pourrait multiplier les paires d’épithètes antagonistes. Laide, donc, et grande séductrice. Complexée et autoritaire, sentimentale et cruelle, naïve et crue. Généreuse et désespérément égocentrique. Bénédictine de la littérature, se contentant d’un deux-pièces miteux, mais ayant le goût du luxe (notamment des vêtements de marque), jusqu’à être âpre au gain. Lyrique, usant sans compter de la métaphore, et d’une extrême précision. Pionnière de l’autofiction, mais n’entretenant pas l’illusion de l’absolue sincérité, n’abusant pas de l’effet de direct. Rude et coquette. Virago provocatrice aimant jouer à la dadame respectable et reconnue. Lesbienne, bisexuelle, pourquoi pas pédé, elle qui fut toujours amoureuse d’homosexuels. S’habillant en garçon dans sa jeunesse pour afficher à la fin de sa vie les plus outrageants postiches de la féminité (ses légendaires perruques laquées), jusqu’à évoquer l’esthétique d’un travesti, la Divine de Jean Genet. Transgenre, oui, inassignable dans ses vies comme dans ses textes.

Par HERVÉ AUBRON

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